Le libéralisme est-il conciliable avec le conservatisme ?

Texte d'une conférence donnée le 9 octobre 2017 à Louvain-la-Neuve.

Abstract. Ma thèse est que non seulement libéralisme et conservatisme sont conciliables, mais que le libéralisme manque de cohérence s'il n'a aucun égard pour les traditions dont il est issu, et que d'autre part le conservatisme tourne en quelque façon "à vide" s'il ne s'adosse pas à des valeurs qui lui servent de gouvernail pour faire le départ entre ce qui doit être conservé, et ce qui ne mérite pas de l'être.

Commençons par examiner la thèse opposée, qui n'est pas absurde, celle d'un libéralisme débarrassé de toute espèce de conservatisme, dont j'examinerai trois figures.

1. Le modèle libéral-libertaire

Dans la littérure française de droite s'est imposé, comme repoussoir, le "modèle libéral-libertaire", censément composé de libéralisme économique et de libertarisme[1] dans le domaine des mœurs. De ce modèle, M. Emmanuel Macron serait la parfaite traduction politique.

La difficulté de cette figure qu'on trouve exclusivement dans la littérature française — ce qui n'est jamais bon signe — est qu'elle prétend décrire des pays, systèmes, programmes et figures politiques qui n'ont rien de libéraux sur le plan économique. Ainsi les tenants — sur le mode critique — de ce modèle "li-li" considèrent-ils, dans la ligne des travaux d'un Jean-Claude Michéa,[2] que la France contemporaine est libérale.

En réalité, avec 57% de dépenses publiques en PIB, les prélèvements obligatoires les plus élevés de son histoire et du monde développé, et des normes qui n'ont jamais été aussi foisonnantes, la France est l'un des pays les plus parfaitement socialisés de la planète. Le qualifier de libéral est donc sans pertinence, ni même vraisemblance. Quant au cas particulier de M. Macron, le qualificatif de libéral pourra être envisagé si, au terme de son mandat, les trois indicateurs précités étaient revus nettement à la baisse — mais rien n'indique que nous en prenions le chemin.

2. Le libéralisme de gauche

On trouve, en politique comme dans le domaine des idées, des personnalités qui se revendiquent libérales de gauche. Ainsi de Lord Keynes, qui se définissait comme "libéral d'extrême gauche" ou, plus proche de nous, Philippe Van Parijs, qui se définit comme "libertarien d'extrême gauche".[3]

Ce libéralisme de gauche prétend, lui aussi, marier le libéralisme économique avec un libertarisme dans le domaine des mœurs.

Le problème est qu'en pratique, il est souvent malaisé de distinguer ce libéralisme économique dit de gauche, du socialisme. Keynes comme Van Parijs, pour ne prendre que ces deux exemples, bâtissent leur système sur la valeur prépondérante de l'égalité matérielle (réelle), et en viennent à recommander des taux d'imposition confiscatoires sur les revenus, et des droits de succession qui vont jusqu'à l'abolition des héritages. Ainsi, que ce soit au niveau de l'input (la valeur) et de l'output (les mesures concrètes préconisées) est-il malaisé de distinguer ce "libéralisme de gauche" du socialisme, voire du communisme.

3. Libéralisme économique réel + libertarisme des mœurs

Si le modèle "libéral-libertaire" et le libéralisme de gauche n'ont en réalité pas grand'chose de libéraux sur le plan économique, est-on pour autant fondé à exclure la possibilité d'une combinaison de libéralisme économique réel et d'un "progressisme" tous azimuts dans le domaine des mœurs ?

Nullement. Il existe, principalement dans le monde intellectuel, plus rarement en politique, des auteurs qui sont à la fois authentiquement libéraux sur le plan économique, et partisans d'une autonomie absolue sur le plan des mœurs. On songe, par exemple, aux libertariens, indubitablement libéraux en économie, et partisans de la vente libre des substances psychotropes, du mariage sans limite de genre et de sexe, de l'adoption sans réserve, du changement de sexe à volonté, de la vente libre des armes à feu, etc.

Outre qu'il est aussi minoritaire sur le plan des idées qu'inexistant dans le monde réel, ce libertarianisme[4] pèche, me semble-t-il, par ce que les Grecs appelaient l'hybris, soit l'idée d'un homme qui, par sa puissance propre, serait à même de s'affranchir de toute espèce de contrainte extérieure, fût-elle familiale, politique, voire même naturelle. Cette vision, qui conçoit littéralement l'homme comme un dieu, me semble essentiellement hubristique.

Hubristique, mais surtout fausse. L'idée qu'un homme, par la simple puissance de sa volonté, est à même de s'autonomiser de façon absolue de l'environnement dont il est né, est manifestement erronée. Elle n'est pas sans évoquer ce qu'Hegel appelait le "mauvais infini", c'est à dire une finitude qui en s'augmentant se conçoit, à tort, sur le mode de l'infini, de la pure puissance, du détachement souverain.[5]

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Face aux apories de cette combinaison qui, selon moi, ne peut qu'échouer, entre libéralisme économique et libertarisme des mœurs, je soutiens qu'un libéralisme bien compris ne se conçoit pas sans un respect minimal pour les traditions dont il est le couronnement.

La liberté n'est pas un don de Dieu, elle n'est pas née avec l'homme, comme une sorte de viatique garanti d'office. La liberté, dans son sens véritable et authentique de liberté individuelle, est le fruit d'une civilisation particulière, la civilisation occidentale, avant qu'elle ne gagne d'autres cieux. D'abord simple concept façonné par les Grecs puis les Romains — car les Anciens connaissaient parfaitement le concept de libertas — il fallut des siècles de réflexion et d'ajustement, déjà chez les Grecs (Aristote) et jusqu'aux traditions modernes du Rechtsstaat allemand et du constitutionalisme américain, pour que soient conçus et mis en œuvre les mécanismes institutionnels aptes à garantir la liberté en pratique (indépendance de la justice, règne du droit, libertés publiques).

L'homme lui-même, l'individu, n'est pas une sorte d'être générique auquel on viendrait reconnaître ou non la liberté. Cet Occidental qui, par tâtonnements successifs, essais et erreurs, en est venu à concevoir les conditions de la liberté, est lui-même l'aboutissement de structures sociales, notamment dans le domaine de la parenté, qui sont plusieurs fois séculaires, souvent millénaires.

Par conséquent, si la liberté ne se conçoit pas sans autonomie, si la liberté est en effet autonomie — autos, nomos : être la source de sa propre norme — elle ne se conçoit pas davantage dans un univers abstrait qui ferait table rase des structures et institutions qui la conditionne. Ce faisant, elle ne pourrait que se nier elle-même, et finir par se détruire.

Ce libéralisme modéré, respectueux des traditions, structures et institutions dont il est né, de quels auteurs se revendique-t-il ? N'en donnons que quatre exemples.

D'abord, d'Aristote. Rien n'était plus étranger à Aristote que la technique de la tabula rasa, consistant à définir des institutions de façon purement abstraite, sans tenir aucun compte des particularités. Ce n'est pas un hasard si Aristote, au contraire de Platon, prit la peine d'étudier les constitutions concrètes de cent-cinquante huit cités grecques. C'est à Aristote également que nous devons les premières réflexions théoriques sur les conditions juridiques et institutionnelles de la liberté (règne du droit et séparation des pouvoirs).

De David Hume, qui enjoignait ses lecteurs aux respect des traditions "plus senties que jugées" — telles le fair play, le respect de la parole donnée — car ces traditions sont dépositaires d'une sagesse — d'un savoir, littéralement — plus grand que n'est capable d'en concevoir aucun esprit.

D'Edmund Burke qui, dès 1790, mettait en garde contre les conséquences dévastatrices de la vision purement abstraite que se faisaient de l'homme et de ses droits les révolutionnaires français. De fait, quelques mois plus tard se mettait en branle le sanglant cortège de la Terreur qui, au nom de la liberté !, exécuta des dizaines de milliers de Français. À telle enseigne que les historiens modernes, tels François Furet, perçoivent 1789 comme prélude à cette orgie sanguinaire que fut la révolution russe de 1917. Face à cette vision abstraite de l'homme, Burke valorisait le concept anglais d'une évolution plus modeste, par itérations juridiques, qui de la Magna Carta (1215) à la Glorieuse révolution anglaise de 1688, consacra cette liberté de l'Anglais qui, pour être moins grandiose en théorie, n'en était que plus effective.

De Friedrich Hayek enfin qui, de la Route de la servitude à Droit, législation et liberté, n'eut de cesse de montrer que la vision constructiviste de la réalité, se figurant tout reconstruire de zéro au gré des modes et préférences du moment, ne peut qu'engendrer des aberrations.

Entendons-nous sur ce "conservatisme" libéral. Conservateurs, les libéraux cohérents ne peuvent l'être qu'en un sens bien défini. Hayek choisit d'intituler la postface de sa Constitution de la liberté "Why I Am Not A Conservative" : c'est assez dire qu'il serait abusif de présenter les libéraux comme conservateurs sans autre forme de procès.

Du reste, Hayek montre bien que, livré à lui-même, le conservatisme n'a guère de sens. Que faut-il conserver ? Qu'on jette un œil, même rapide, sur nos sociétés, sur toutes les sociétés humaines, et on les verra hérissées de normes, institutions, traditions et habitudes partiellement contradictoires. Livré à ses propres ressources, le conservatisme est incapable de dire ce qui mérite d'être conservé, développé et enrichi, et ce qui doit être abandonné ou combattu.[6] Ce critère de la tradition méritoire, le conservatisme ne peut le trouver qu'en dehors de lui-même, dans un ensemble de valeurs qui ne sont pas "la conservation" en tant que telle. Ainsi le socialisme conservateur est-il concevable, qui veut conserver les droits sociaux acquis dans leur forme actuelle, les mécanismes de la négociation collective, etc.

Mais c'est dans le libéralisme et ses valeurs que le conservatisme trouve son allié le plus naturel. Libéralisme et conservatisme — défini comme le respect des traditions, normes et institutions dont est née la liberté — se marient avec élégance, et de façon presque naturelle.

Concrètement ?

Concrètement, si le libéral conservateur ne peut que se réjouir de ce que nos droits possèdent encore un fond de liberté — ainsi de l'autonomie de la volonté du Code civil — qui permet à l'initiative privée de s'exprimer, il ne peut que constater, tout du moins en Europe, que par le volume des dépenses publiques, des prélèvements obligatoires et la prolifération des normes contraignant jusqu'aux menus détails de nos vies privées, nos sociétés n'ont jamais été aussi parfaitement socialisées. Bien sûr, il y a des nuances. Ainsi la France se situe-t-elle à 57% de dépenses publiques en PIB, là où les Etats-Unis n'en sont qu'à 35%. Mais la tendance est nette, et des auteurs aussi différents que Schumpeter et Marx l'avaient annoncée.

Le libéral conservateur ne peut que déplorer, par ailleurs, qu'on prenne des initiatives législatives dites "éthiques", en réalité hubristiques et méconnaissant la sagesse des siècles, et qu'on les range qui plus est sous le vocable de "libéralisme" ! Quel est ce libéralisme qui détruit les structures élémentaires de la parenté ? Quel est ce libéralisme qui permet le changement de sexe à volonté, sans aucun condition médicale ni autre, comme on change de domicile ? Quel est ce libéralisme qui, au nom de l'autonomie, entend nier la binarité sexuelle ? Quel est ce libéralisme qui, au nom de la tolérance, exige qu'on laisse les enfants choisir leur sexe — pas seulement leur genre, leur sexe — chacun pour ce qui le concerne ?

Il n'existe probablement pas de meilleur exemple de ce frelatement, de cette subversion du libéralisme par le libertarisme que la théorie du genre. Dans sa version la plus extrême — et c'est dans cette version qu'elle est entrée massivement dans notre droit — la théorie du genre soutient que non seulement le genre est un produit (accident) culturel, mais encore le sexe n'est-il qu'un fantasme culturel (Butler, Fausto-Sterling) ! Alors, tout devient possible, car l'hétérosexualité n'est plus qu'une imposture, et il n'est plus concevable de distinguer les deux sexes — fût-ce dans de simples documents administratifs — sans méconnaître les droits élémentaires de la personne. Ainsi chacun devient-il auteur et maître absolu de son propre sexe : peut-on rêver plus totale, plus complète, plus absolue et parfaite autonomisation par rapport aux contraintes de la nature et de la culture ?

Pourtant, qui ne voit que cette autonomie n'est qu'un leurre ? Qui ne voit qu'il n'existe pas une seule parution dans une revue scientifique de biologie, qui soutienne que le sexe est un produit culturel et non naturel ? Qui ne voit qu'au nom de cette autonomie — qui n'est qu'idéologie — on exige et obtient l'affranchissement puis l'abolition des structures millénaires de la parenté ?

Non , le sexe n'est pas culturel : il est naturel. Non, l'hétérosexualité n'est pas une imposture, un choix parmi d'autres : c'est de la complémentarité entre l'homme et la femme, de la célébration active de leurs différences, y compris biologiques, qu'est née l'humanité depuis l'aube des temps, et qu'elle renaît tous les jours.

Ce n'est qu'un exemple, on pourrait les multiplier. Mais il est temps de conclure. D'une formule, le libéral conservateur — libéral conviendrait aussi bien, car il ne s'en conçoit pas de façon rationnelle qui ne s'inscrive dans la tradition dont il est issu — est tout le contraire d'un réactionnaire qui aime le passé parce qu'ancien. Le libéral est conservateur parce qu'il sait que les formidables progrès engendrés par la liberté ne sont possibles que si l'on en respecte le moteur civilisationnel. Le libéralisme n'est pas l'exaltation abstraite d'une valeur, il est une civilisation.

9 octobre 2017.

Footnotes

  1. ^ Par ce néologisme de libertarisme, nous entendons désigner l'attitude ou théorie consistant à instituer la subjectivité personnelle en critère ultime dans le domaine des mœurs, du droit et de la morale. Le mot "libéralisme" dans ce contexte n'est pas très heureux — d'autant qu'il désigne déjà la première partie du "modèle libéral-libertaire" — pas davantage ceux qui sont dérivés du concept de libertinage.
  2. ^ L'empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale, Flammarion, 2010.
  3. ^ Qu'est-ce qu'une société juste? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Seuil, 1991.
  4. ^ Libertarianisme désigne, en français, le courant anarchiste de la pensée libérale. Sur le sujet, voy. notre "The Anarcho-Libertarian Utopia — A Critique", ORDO: Jahrbuch für die Ordnung von Wirtschaft und Gesellschaft, Vol. 56 (2005), pp. 123-139.
  5. ^ André Léonard, Un évêque dans le siècle, CEP, 2016, 41s.
  6. ^ C'est la faiblesse inhérente à la tradition proprement conservatrice qui va de l'Américain Russell Kirk à l'Anglais Roger Scruton. 
A propos de l’auteur Drieu Godefridi PhD Sorbonne, juriste. Citer comme D. Godefridi, "Le libéralisme est-il conciliable avec le conservatisme ?", Arguments — Revue européenne de science, vol. 2, n°3, automne 2017, http://revue-arguments.com/articles/index.php?id=83.