Science et ‘nescience’[1] du genre

Abstract. L'objet de cette contribution est d'évaluer la prétention à la scientificité des études de genre contemporaines. Nous commençons par revenir sur la question de savoir s'il existe une théorie du genre — ou si le vocable "étude de genre" s'impose. Nous analysons la théorie des stéréotypes, qui fonde la branche féministe de la théorie du genre. Ensuite l'idéalisme subjectiviste de la branche "butlérienne" et homosexualiste de la théorie du genre. Nous poursuivons, avant de conclure, sur ce qui pourrait fonder une démarche scientifique dans le champ de la théorie du genre.

1. La théorie du genre : une nescience

Une polémique s'est élevée sur la question de savoir si le vocable de théorie du genre était adéquat, ou s'il fallait s'en tenir à celui d'études de genre.[2] Il n'est pas jusqu'à un ministre du gouvernement français qui, à l'instar de nombreux auteurs du genre, ne se soit élevé avec véhémence contre l'idée qu'il pourrait exister une quelconque théorie du genre.[3]

Si, de prime abord, cette polémique peut surprendre — le vocable de théorie ne paraissant guère déshonorant — elle s'explique par le fait que les partisans du genre perçoivent l'expression comme synonyme d'idéologie. Leur position consiste à considérer qu'en concédant le terme de théorie, ils concéderaient le caractère idéologique des études de genre.

Ce débat repose sur une erreur sémantique. Du grec theoria (θεωρία), le mot théorie désigne, en français comme en anglais,[4] un ensemble organisé de principes, de règles, de lois visant à décrire et expliquer un ensemble de faits. Ce mot ne comporte, en lui-même, aucune connotation idéologique. Motif pour lequel on en use aussi bien dans le champ des sciences exactes — chimie théorique, théorie de l'évolution, théorie quantique, théorie des ensembles — que dans celui des sciences humaines, par exemple lorqu'il s'agit de désigner la théorie de tel ou tel auteur, ou ensemble d'auteurs, en science politique, en sociologie, ou en épistémologie.

En réalité, la théorie du genre possède tous les attributs d'une théorie scientifique : un sujet déterminé, un champ du savoir spécifique, la possibilité d'une démarche de connaissance descriptive. Quel est l'objet de la théorie du genre ? Il s'agit d'apprécier la relativité, historique et spatiale, des catégories du genre. En d'autres termes, les études de genre — car ce vocable est bien entendu tout aussi légitime que celui de théorie — visent à connaître les variations que les concepts d'homme et de femme reçoivent dans l'histoire. Et cela, en interrogeant notamment la "naturalité" que l'on attache régulièrement aux attributs masculins et féminins, et aux rôles que l'on entend voire jouer, dans la société, à ces deux sexes ou genres. Vaste programme en effet, qui paraît susceptible d'un traitement scientifique au sens strict, auquel de nombreux auteurs se sont essayés.[5]

Si l'existence d'un objet d'étude et d'un champ expérimental spécifiques définit une théorie, ce qui est le cas dans toutes les autres branches du savoir humain, alors il existe une théorie du genre.

2. Les deux branches de la théorie du genre

De même que coexistent, en physique, des théories (ou sous-théories) inconciliables, la théorie du genre se divise, telle est notre thèse, en deux branches qui partagent certes un socle commun, mais qui ont bourgeonné dans des directions divergentes. La première branche du genre s'inscrit dans le lignage féministe. Il s'agit de mettre au jour les discriminations que subissent encore les femmes dans nos sociétés, et de proposer des moyens, par exemple juridiques, d'y remédier. Ainsi des travaux de Susan Moller Okin,[6] Martha Nussbaum,[7] Naomi Wolf,[8] Jean Hampton.[9] La deuxième branche, que nous qualifions d'homosexualiste, s'attache à mettre en lumière les discriminations que subissent objectivement, dans nos sociétés, les homosexuels, et propose des moyens d'y remédier.[10] Ainsi des travaux de Judith Butler ou Anne Fausto-Sterling, dont il sera directement question dans la suite de ce texte. Deux branches qui, notons-le, sont aussi susceptibles de traitement scientifique l'une que l'autre. Nous y insistons pour souligner que rien, dans son objet, son programme, ni même son interrogation systématique de l'évidence biologique, ne condamnait le genre à l'idéologie. Même le fait de proposer des remèdes aux discriminations observées peut se faire sur le mode descriptif,[11] sans sortir du champ de la science au sens le plus exigeant de ce terme.

3. Le genre féministe

Le combat féministe visait d'abord à obtenir, pour les femmes, l'égalité en droit.[12] Il s'agissait de bannir du droit toute espèce de discrimination fondée sur le sexe, notamment dans le domaine du mariage et de la famille. Cette absence de discrimination légale ne nous est une évidence que parce que nous l'avons intégrée : du droit romain au Code civil de 1804 et jusqu'à une époque récente, l'égalité juridique des hommes et des femmes n'allait pas de soi. La discrimination était la norme, l'égalité l'exception. Le droit de vote, ce droit politique fondamental entre tous en démocratie — la liberté "positive" — ne fut généralement reconnu aux femmes qu'après la Deuxième guerre mondiale. Lorsque l'on considère la seule égalité réelle, on oublie parfois qu'il ne peut y avoir d'égalité entre hommes et femmes que si cette égalité est d'abord et avant tout consacrée par et dans la norme de droit. La parfaite égalité juridique des hommes et des femmes est aujourd'hui un fait établi.

Bien sûr, l'égalité en droit ne suffit pas. Encore faut-il qu'elle soit suivie d'effets dans la réalité. S'étant extirpée de la sujétion juridique, il fallut aux femmes gagner les moyens de leur indépendance réelle. Mener des études, accéder à l'ensemble de l'éventail des professions, s'assurer des revenus et leur maîtrise : si cette égalité est, par nature, moins susceptible de perfection que l'égalité juridique, elle n'en est pas moins acquise.[13]

Dernière revendication historique du mouvement féministe : la maîtrise de la procréation. De la contraception à l'avortement, en Occident les femmes contrôlent l'ensemble de la chaîne de la procréation. Elles se sont assuré "la maîtrise de leur ventre", pour reprendre une formule féministe.[14] Il serait même soutenable qu'en la matière les femmes se sont assuré, en droit comme en fait, un avantage sur les hommes. Lequel "pouvoir sans partage sur la reproduction", dans les termes d'Elisabeth Badinter,[15] n'est jamais que le corollaire du fait que ce sont les femmes qui portent les enfants en gestation, et qui leur donnent la vie.

Egalité en droit, indépendance financière, maîtrise de la procréation : on serait en droit de se demander si le féminisme n'a pas gagné la partie, ayant remporté l'intégralité de ses combats.[16]

La thèse des tenants du féminisme contemporain est qu'il n'en est rien. Pour s'exercer de façon plus insidieuse, la discrimination qui s'exerce sur les femmes dans nos sociétés n'en serait pas moins réelle.[17] Ne pouvant s'appuyer sur le droit, cette discrimination s'exerce par l'intermédiaire des représentations culturelles. C'est ici qu'intervient la théorie des stéréotypes. Selon les tenants du genre féministe, ce n'est plus le droit mais la culture qui oriente les femmes vers telles études, telles professions et qui les conduit à accepter une minorité de fait.

De quelles discriminations parle-t-on ? En dernière analyse, les discriminations alléguées par les féministes du genre se laissent réduire en inégalités matérielles, de quatre sortes.[18] D'abord, l'inégale répartition des tâches domestiques. Ensuite, le fait que les femmes sont cantonnées à des rôles et métiers moins rémunérés et qu'à fonction égale, les femmes sont moins rémunérées que les hommes. Egalement, le "plafond de verre", c'est-à-dire le fait que certains lieux de pouvoir, économique et politique, restent de fait dominés par les hommes. Enfin, la violence domestique, en ce compris psychologique, dont il est allégué que les femmes souffrent davantage que les hommes. On le constate : il s'agit bien d'inégalités essentiellement matérielles, ce qui est cohérent avec le constat posé de la complète égalité, en droit, entre hommes et femmes.

L'originalité de la théorie féministe du genre est de proposer un facteur explicatif spécifique. Car, le constat ne suffit pas. Si le droit n'est pas à l'origine de ces différences ou discriminations, quelle en est la cause ? Une première possibilité est la biologie. De ce point de vue, c'est parce que les hommes et les femmes sont biologiquement différents que les femmes tendent, par exemple, à privilégier tel ensemble de métiers plutôt que tel autre.[19] Les féministes du genre n'acceptent par cette explication. Elles considèrent que la cause des discriminations contemporaines aux dépens des femmes est à rechercher, non pas dans la nature, mais dans la culture. Plus spécifiquement, dans les stéréotypes sur les hommes et les femmes dont la culture, notamment occidentale, est constellée. Examinons cette prétention pour les quatre sortes de discriminations alléguées.

C'est parce que les femmes sont encore et toujours considérées comme ayant une affinité particulière avec la maison, le domicile et son entretien, voire la valorisation du compagnon actif, que leur échoit une part disproportionnée des tâches domestiques. C'est parce que les femmes sont estimées posséder une compétence spécifique dans le domaine de l'enfance qu'elles se cantonnent souvent à des rôles et métiers en rapport avec l'enfance — lesquels rôles et métiers se trouvent moins rémunérés que leurs équivalents masculins. C'est parce que les femmes ont accepté et intégré la plus grande compétence des hommes dans le domaine du leadership et de la compétition qu'elles acceptent la surreprésentation masculine au sommet des hiérarchies politiques et dans les entreprises. Enfin, c'est parce que trop de femmes acceptent l'idée de leur infériorité qu'elles vivent des situations de soumission, voire de violence, dans le champ domestique. Tous ces concepts et valorisations différenciées sont ce que les féministes du genre nomment des stéréotypes.

De même que nous avions souligné la scientificité possible de la théorie du genre, dans son objet et son champ de recherche, il faut reconnaître aux hypothèses que nous venons d'énoncer qu'elles sont recevables, à la fois dans leur rejet du facteur naturel, et dans le fait de privilégier le facteur culturel.

Toutefois, il ne s'agit plus ici de juger de la scientificité possible, mais de la scientificité en actes. Appliquons à l'ingénieuse théorie des stéréotypes un raisonnement juridique de base : il s'agit de prouver le dommage (les inégalités matérielles), la cause (les stéréotypes), et le lien de causalité (ce sont les stéréotypes qui sont la cause des inégalités, fût-ce par le truchement des rôles sociaux auxquels ces stéréotypes cantonnent les femmes).

Le registre des inégalités matérielles est celui dans lequel les féministes du genre sont les plus convaincantes : par exemple, il n'est pas contestable que subsistent dans nos sociétés des métiers largement dominés par les femmes, et des métiers largement dominés par les hommes.[20] Bien entendu, le constat de ces différences ne "prouve" rien par lui-même. Encore faut-il le mettre en résonance causale avec les stéréotypes allégués.

Qu'est-ce qu'un stéréotype ? Le stéréotype peut être défini comme une représentation culturelle sur un groupe déterminé.[21] Toute culture comporte des stéréotypes, par exemple sur les vieux, les jeunes, les pauvres et les riches, les hommes et les femmes. N'importe quel mot, en réalité, est un stéréotype, car un nom commun comporte par définition une part de généralisation par rapport à la réalité dont il rend compte. L'occurence des stéréotypes sur les femmes et les hommes, c'est-à-dire le seul fait de leur existence, n'est pas problématique par elle-même — sauf à considérer que la distinction même entre hommes et femmes serait une imposture, un terrain sur lequel les féministes du genre ne s'aventurent pas. Il n'est donc pas exact de présenter l'existence même de stéréotypes sur les hommes et les femmes comme problématique en soi.

La vraie difficulté réside ailleurs. Les études de genre offrent des exemples de mise en rapport de stéréotypes déterminés avec des rôles déterminés — les travaux de Cordelia Fine répertorient nombre de ces études.[22] Par exemple, le fait que, dans telle société, les femmes considèrent généralement que les mathématiques sont une occupation plutôt masculine, ou qu'elles pensent que les rôles en lien avec la maternité une occupation plutôt féminine.

Manque toutefois une étude qui rendrait compte de l'ensemble des stéréotypes sur les masculin et le féminin, dans une société donnée à une époque déterminée. Car, à supposer même que certains rôles sociaux différenciés puissent être mis en résonance avec des stéréotypes, cela n'implique pas que tous les rôles s'expliquent par des stéréotypes. Il existe, en effet, des facteurs explicatifs concurrents, parmi lesquels la nature (biologie), le libre arbitre des sujets concernés, ou encore un mixte de ces deux derniers facteurs.

D'évidence, la réalisation d'une telle étude globale ­— que l'on pourrait qualifier de macro-stéréotypique — se heurterait à d'importantes difficultés épistémologiques. Par exemple, comment rendre compte des stéréotypes sur les hommes et les femmes dans des sociétés aussi multiculturelles que l'Europe occidentale contemporaine ou l'Amérique du Nord ? Les stéréotypes des musulmans et catholiques traditionnalistes sont-ils comparables, ont-il simplement un dénominateur commun, avec ceux de la gauche laïque, des homosexuels ou de la droite libérale dans le domaine des mœurs ? À supposer qu'un tel dénominateur stéréotypique commun soit identifié — on ne voit pas qu'il puisse dépasser une envergure fort modeste —, suffirait-il à rendre compte, en tant que facteur causal, de la distribution différenciée des rôles sociaux, à l'exclusion de tout autre facteur ?

Dans l'attente de la production d'une étude exhaustive sur les stéréotypes du masculin et du féminin, par exemple au Canada en 2016, toute analyse, en vérité toute phrase débutant par les mots "Les stéréotypes expliquent, induisent, sont la cause de" ou autre verbe équivalent est dénuée de scientificité, voire même de sens. Non seulement dans l'acception poppérienne d'une théorie qu'il est structurellement impossible de réfuter,[23] mais dans le sens d'une théorie qui, en l'occurence, n'existe qu'à l'état d'ébauche.

À supposer qu'une telle étude macro-stéréotypique soit jamais produite, il resterait à déterminer, dans ces stéréotypes, la part de la nature, et la part de la culture. Ce qui était ce qu'il fallait initialement démontrer, ie la question à laquelle la théorie des stéréotypes se proposait initialement de répondre.

Par ces motifs, nous devons conclure que la théorie des stéréotypes n'a rien d'une théorie scientifique et qu'elle constitue, dans son état actuel, un habillage verbal approximatif de la réalité considérée. Il est impossible de donner la description d'un quelconque comportement humain qui serait incompatible avec la théorie féministe des stéréotypes.[24]

Une question subsidiaire qu'il peut être intéressant de prendre en charge est de comprendre pourquoi les féministes du genre refusent systématiquement d'assumer la question de la biologie.[25] En effet, si les tenants de l'autre branche du genre — nous y venons dans un instant — traitent la question de la biologie d'une façon qui mérite à n'en pas douter d'être qualifiée d'originale, ils ont le mérite de ne pas nier le problème. Tandis que les féministes du genre paraissent se cantonner à suspendre la question de la possible influence de la biologie sur la distribution des rôles sociaux. L'hypothèse que nous formulons — qui ne prétend à rien d'autre que ce statut d'hypothèse — est que certains auteurs ont pu considérer qu'en concédant le substrat au moins partiellement biologique d'au moins une fraction des stéréotypes, on concède du fait même, on valide et légitime, la distribution différenciée des rôles sociaux. Or, il n'en est rien. Concéder que la prédilection féminine pour certains métiers en rapport avec la maternité puisse avoir un substrat naturel n'implique pas — en aucune façon — de considérer que les femmes doivent se cantonner à de tels rôles, ou que la société ne doive pas en quelque façon les compenser de rôles moins bien rémunérés. En vérité, si l'on s'en tient à la différence de registre entre l'être et le devoir-être, qui est une exigence logique (David Hume,[26] Hans Kelsen[27]), le constat de différences naturelles entre hommes et femmes n'implique par lui-même absolument rien du tout sur le plan normatif. Quoi qu'il en soit, l'ignorance volontaire de la biologie par les féministes du genre est une négation de leur objet d'étude.

4. Le genre ‘homosexualiste’

og Solipsism

Solipsism, licence CreativeCommons

Bien que fondée sur l'observation d'un même objet — la relativité historique et spatiale des catégories du masculin et du féminin —, la branche du genre que nous qualifions d'homosexualiste s'en distingue à maints égards : préoccupations initiales, développements théoriques et anthropologie, préconisations et revendications politico-normatives. Ne nous intéressera ici que la divergence théorique.

Lorsque Judith Butler[28] publie Gender Trouble, en 1990,[29] elle ne fait pas mystère de l'enracinement de son ouvrage dans les frustrations et les humiliations qu'elle a vécues, comme homosexuelle, dans son adolescence et sa vie d'adulte.[30] Gender Trouble s'attache à démontrer que ces discriminations sont non seulement injustes, mais fondées sur une anthropologie mensongère. La binarité sexuelle, et l'hétérosexualité qui en est le corollaire, explique J. Butler, sont des impostures "naturalisées".[31] C'est-à-dire que ces institutions sont culturelles de part en part, tandis qu'elles prétendent jaillir de la nature des choses (la biologie).

Dans la représentation classique, le genre naît du sexe.[32] Le sexe, comme réalité naturelle, induit en quelque façon un certain nombre de représentations culturelles qui, dans leurs variations historiques et spatiales, forment les concept du genre. Les liens du sexe au genre sont plus ou moins lâches selon les sociétés et les époques visées — sans doute ne l'ont-ils jamais été autant que de nos jours — il n'en reste pas moins un lien, en cela que nulle société humaine n'est jamais parvenue à dissocier complètement les concepts du masculin et du féminin de leur substrat naturel. Une telle perfection dans la dissociation impliquerait, en toute logique, de renoncer aux concepts mêmes d'homme et de femme.

Ce modèle, explique Butler, est faux.[33] Ce n'est pas le sexe qui induit le genre, c'est le genre qui crée le sexe. Pour Butler, le concept même de sexe, dans sa réalité prétendûment biologique, est tout entier culturel. Ainsi des représentations liées au sexe, à commencer par la binarité sexuelle et la normalité de l'hétérosexualité.

Dans le cours des conférences et ateliers que nous avons donnés sur le genre et l'œuvre de Butler, ce passage est généralement scandé d'exclamations et d'interrogations : comment une telle négation est-elle possible ? Ne serait-ce pas vous qui caricaturez la théorie de Butler, pour mieux la réfuter ?

Ces interrogations, il est facile de les comprendre : la thèse de Butler est pour le moins audacieuse ! Mais que Butler soutienne cette thèse sur le rapport du sexe au genre est un fait certain.[34] C'est aussi ce qui marque son originalité. Que l'on redresse le rapport du sexe au genre, en retombant dans le modèle classique, et il n'y a plus de théorie butlérienne.

D'où naissent les catégories du genre, dans leur binarité,[35] si ce n'est pas de la nature ? La source de ces catégories est à rechercher, selon Butler, dans des matrices culturelles particulières, qu'elle nomme phallogocentrisme[36] et hétérosexualité obligatoire,[37] ou hétéronormativité. C'est dans la domination de ce lobby hétérosexuel phallogocentré que doit se chercher l'origine des catégories du genre. Ainsi sont-ce de très particulières relations de pouvoir — concept que Butler emprunte à Michel Foucault[38] — qui ont institué les catégories du sexe que nous tenons, erronément, pour naturelles.

La thèse, on le disait, est audacieuse. Elle a le mérite de prendre en charge, frontalement, le défi de la biologie. Autre mérite, celui d'assumer les conséquences de sa posture théorique initiale. Si le sexe et le genre sont culturels, fruits de relations de pouvoir dont la domination sans partage est illégitime, alors il convient de casser ce moule suffoquant, pour laisser les individus créer non seulement leur propre sexualité, mais leur sexe même. En effet, Butler est conséquente avec ses postulats : si le sexe est culturel, alors il n'existe aucune limite naturelle[39] à la réappropriation, par les individus, de leur propre sexe et il revient, à chacun, d'inventer son propre sexe — quitte à varier selon les périodes de notre propre existence. Encore que cette revendication n'en soit pas le fondement revendiqué, c'est à une complète autonomisation de l'individu vis-à-vis de sa propre corporéité que mène directement la théorie de Butler.[40]

Quant à qualifier cette théorie. Deux qualificatifs nous semblent s'imposer : idéaliste et relativiste. D'abord, le butlérisme est un idéalisme. Vieille querelle philosophique, qui remonte au Cratyle de Platon : est-ce le réel qui vit sous la dépendance du langage ? Ou le langage qui vit sous la dépendance du réel[41] ? Dans cette querelle, Butler tranche nettement en faveur du langage : c'est le réel qui vit sous la dépendance du langage. Dit autrement, le réel, à commencer par notre réalité sexuelle, est toute entier — cette intégralité, soulignons-le à nouveau, est cruciale dans l'intelligence du butlérisme[42] — sous la dépendance du langage. L'idéalisme radical ne condamne nullement au relativisme. Chez Hegel, par exemple, l'idéalisme n'a certes rien d'un relativisme. S'oppose à cet idéalisme que l'on qualifiera d'objectiviste l'idéalisme de Butler, qui est relativiste. Dans la théorie de Butler, en effet, chaque individu institue sa propre réalité, notamment sexuelle, pour ce qui le concerne, toujours conservant par devers lui la possibilité d'altérer cette réalité dans l'avenir, au gré de sa volonté. L'idéalisme de Butler est un relativisme. En somme, le butlérisme est un solipsisme.

Solipsisme, idéalisme et relativisme sont des théories irréfutables — au sens poppérien de théories structurellement incapables d'admettre la preuve du contraire. Le solipsisme — rien n'existe en dehors des projections de mon esprit — est une théorie irréfutable.[43] Que le réel soit tout entier institué par le langage, sans aucune autonomie propre, est une théorie irréfutable. L'affirmation relativiste selon laquelle il n'est de vérité et de réalité qu'individuelles, subjectives, est une théorie également irréfutable. Le caveat de mise avec la théorie des stéréotypes ne l'est pas ici : le butlérisme n'a rien de scientifique. De quelque façon qu'on la prenne, la théorie de Butler ne pourra jamais prétendre à la scientificité.

5. Pour une science du genre

Que la théorie des stéréotypes ou le solipsisme butlérien ne répondent pas aux canons élémentaires de la scientificité ne condamne pas la théorie du genre aux brumes de l'idéologie. Quelles seraient les conditions d'une science du genre ?

Commençons par relever que le solipsisme butlérien est une impasse.
Dans une perspective scientifique, cette théorie ne peut être relevée de son radicalisme conceptuel. On l'a dit : concéder la naturalité même partielle, même résiduelle, du sexe, impliquerait de renouer avec le modèle classique du sexe, et gripperait du fait même l'axe central de la théorie de Butler.

La première condition qu'une science du genre devrait satisfaire est le respect des acquis de la biologie. La binarité sexuelle n'est pas une invention culturelle qui prend sa source dans d'obscures relations de pouvoir : elle est une réalité objective. La normalité de l'hétérosexualité, dans le sens statistique de cette expression, est une réalité consacrée par les sociétés humaines — ce qui ne nous dit rien du rapport à l'homosexualité, qui va de la normalité grecque (relative, car parallèle, mais normale nonobstant) à l'exclusion, la discrimination et la violence. Qu'une science humaine interroge certains acquis ponctuels des sciences exactes, ou leur réception culturelle, est légitime. Qu'une théorie s'érige sur la négation parfaite, terme à terme, des acquis de la science, en prétendant s’inscrire à un niveau de réflexion supérieur, plus fondamental, structurellement irréfutable, dénote d’une conception à la fois hubristique et comme mystique de la philosophie qui ne peut prétendre au statut de rationalité que dans le sens restreint de la cohérence interne.

Plus fertile, à cet égard, encore qu'embryonnaires, nous paraissent les options de la branche féministe de la théorie du genre. L'impératif, dans ce cas, devrait être de bâtir une théorie réfutable. Ce que n'est pas la théorie des stéréotypes qui, pour les motifs exposés et dans son état actuel, nous paraît une reformulation de la question initiale : quelle sont, dans les rôles masculin et féminin, la part de la nature et la part de la culture ? La théorie des stéréotypes accèdera-t-elle jamais à la science ? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, il ne nous paraît pas possible d'échapper à l'impératif de réfutabilité.

Troisième condition : il nous semble qu'un programme scientifique dans le champ du genre devra rendre compte de tous les facteurs, y compris les facteurs naturels et y liés, et non des seuls facteurs culturels. Dit autrement, il s'agira non seulement de décrire la relativité des catégories du masculin et du féminin, mais également de mettre à jour, autant que faire se peut, les invariants ou ce qui s'en rapproche le mieux, et de mettre cela en résonance à la fois avec l'ambiance culturelle, et le substrat naturel. Cette démarche synthétique viserait expressément à dépasser l'opposition stérile des études qui cherchent à mettre en lumière les seuls facteurs culturels (Cordelia Fine) ou les seuls facteurs biologiques (Simon Baron-Cohen).

Ainsi la théorie du genre renouera-t-elle avec son ambition scientifique initiale, et les travaux qui se sont inscrits, à l'origine, dans cette perspective. Ce retour du genre à la science nous paraît nécessaire, pour deux motifs complémentaires.

D'abord, la science du genre est la mieux à même de nous aider à appréhender des réalités singulières telles que l'hermaphrodisme, ou intersexuation ; le transvestisme de l’enfance, partiel ou total – dans les modalités comme dans le temps - accompagné d’une socialisation inversée, temporaire, mais lourde de conséquence, notamment en termes de pouvoir de médiation religieuse. Comment ne pas voir l'apport direct, à cet égard, des travaux de B. Saladin d'Anglure sur le troisième sexe social au sein de la population inuit[44] ? Ce que montrent ces travaux est la capacité d'une société humaine à appréhender, avec nuances et sans opprimer l'individu, des cas qui se situent biologiquement à la marge statistique de l'espèce humaine et socialement constituent un prérequis pour la médiation et la résolution des conflits, des crises et du changement. Ces travaux trouvent un écho direct dans la question que se posent nos sociétés, après l'Allemagne,[45] de savoir s'il convient de consacrer un troisième genre.[46]

Ensuite, la théorie du genre reçoit de nombreuses consécrations législatives, qui se revendiquent expressément de la scientificité supposée des études de genre contemporaines. N'en prenons que deux exemples. La Convention d'Istanbul de 2011, convention du Conseil de l'Europe[47] qui a vocation à régir la vie de huit cent millions de citoyens, exige en son article 12 que soient éradiquées (sic) toutes normes et pratiques fondées sur un rôle stéréotypé des rôles et des femmes. Ce qui revient, très logiquement, à exiger l'éradication des concepts d'homme et de femme : Butler dans le texte de loi. Autre exemple : plusieurs Etats ont adopté des lois instituant la violence psychologique en délit pénal général (Espagne,[48] France[49]) — au nom de la violence de genre. Ces lois marquent le retour massif de l'arbitraire — du juge, de l'expert, de la victime elle-même — dans le cœur de droits occidentaux[50] qui se sont bâtis contre la possibilité de condamner un individu sur la foi d'un infraction qui n'est pas définie. Il est, en effet, impossible de donner de la violence psychologique, comme délit général, une définition limitée et juridiquement pertinente.

Conclusion

Dotée d'un objet et d'un champ de connaissance spécifiques — la relativité historique et spatiale des catégories du masculin et du féminin — la théorie du genre n'était pas prédestinée aux dérives idéologiques que nous lui connaissons. Dans sa branche féministe, la théorie du genre est structurée par une théorie des stéréotypes qui manque non seulement de réfutabilité, mais de contenu. La prétention à expliquer les rôles sociaux des hommes et des femmes par les stéréotypes restera dénuée de sens aussi longtemps qu'un relevé exhaustif de ces stéréotypes, hic et nunc, n'aura pas été proposé, dans une forme réfutable. Dans sa branche homosexualiste, la théorie du genre se définit, sous l'influence des travaux de Judith Butler, comme un idéalisme relativiste, qui est un solipsisme. Par essence, un tel solipsisme ne peut être réfuté. Respect des acquis de la biologie, réfutabilité et prétention à faire la synthèse des facteurs biologiques et culturels : telles sont les conditions dont la satisfaction permettrait un retour de la nescience du genre dans le giron de la connaissance.

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— Money, J. et Ehrardt, A., Man & woman, boy & girl, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1972

— Nussbaum, M., Women and Human Development: The Capabilities Approach, New York, Cambridge University Press, 2000

— Okin, S.M., Women in Western Political Thought, Londres, Virago, 1980.

— Platon, Cratyle, trad. C. Dalimier, Paris, Flammarion, 1998

— Popper, K.,

  • La connaissance objective, trad. de l'anglais par J.-J. Rosat, Paris, Aubier, 1991 (publié en 1972)
  • La logique de la découverte scientifique, trad. de l'anglais par N. Thyssen-Rutten et Ph. Devaux, Paris, Payot, 2007 (publié en 1934)

— Prantl, H., "Männlich, weiblich, unbestimmt", Süddeutsche Zeitung, 13 août 2013.

— Riot-Sarcey, M., Histoire du féminisme, Paris, La découverte, 2015

—Saladin d’Anglure, B.,

  • “Hermaphrodisme, lubricité et travestissement, ou les tragiques malentendus sur la sexualité et le genre dans les relations entre Occidentaux, Inuit et Amérindiens”, Eros et tabou, sous la dir. de G. Havard et F. Laugrand, Québec, Septentrion, 2014, 284-319.
  • “Du fœtus au chamane, la construction d’un troisième sexe inuit”, Études Inuit Studies, 10, 1986, 25-113.

— Schadron, G., « De la naissance d'un stéréotype à son internalisation », Cahiers de l'URMIS, 10-11, décembre 2006

—Stein, A., “Sisters and Queers: the Decentering of Lesbian Feminism.”, Socialist Review, n°22.1, janvier 1992, 33-55

—Turner, W.B., A genealogy of queer theory, Philadelphia, Temple University Press, 2000.

— Wolf, N., The Beauty Myth, New York, Harper, 2002

 

En droit

— Conseil de l’Europe, Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, Istanbul, 11 mai 2011

— Commission nationale consultative des droits de l'homme (France), Avis sur l’identité de genre et sur le changement de la mention de sexe à l’état civil, assemblée plénière du 27 juin 2013, http://www.cncdh.fr/sites/default/files/27.06.13_avis_sur_lidentite_de_genre_et_sur_le_changement_de_la_mention_de_sexe_a_letat_civil.pdf

— Bundesministerium der Justiz und für Verbraucherschutz (Allemagne), Personenstandsgesetz (PStG), § 22 Fehlende Angaben, http://www.gesetze-im-internet.de/pstg/__22.html

­— Loi organique 1/2004, du 28 décembre, relative aux mesures de protection intégrale contre la violence de genre (Espagne).

— Loi n°2010-769 du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein des couples et aux incidences de ces dernières sur les enfants (France).

Footnotes

  1. ^ Ce terme de nescience, attesté en français comme en anglais et qui nous vient du latin, est à entendre ici non pas comme un néant de savoir ou une anti-science, mais comme un savoir en marge de la science. 
  2. ^ G. Timmerman, "Combattre les stéréotypes de genre dès le plus jeune âge pour plus d’égalité homme/femme. La théorie du genre et l’éducation neutre comme réponses adéquates à cette lutte ?", Analyses & Etudes. Questions sociales, 2014/10 ; G. Dupont, " 'Théorie' ou études de genre, le grand malentendu", Le Monde, 1er février 2014, http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/02/01/theorie-ou-etudes-de-genre-le-grand-malentendu_4358287_3224.html (site consulté le 4 mai 2016).
  3. ^ " 'La théorie du genre n'existe pas' (Belkacem)", Le Figaro, 2 septembre 2014, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/09/02/97001-20140902FILWWW00052-la-theorie-du-genre-n-existe-pas-belkacem.php (site consulté le 14 février 2016). 
  4. ^ "A supposition or a system of ideas intended to explain something, especially one based on general principles independent of the thing to be explained: Darwin’s theory of evolution" (Oxford Dictionaries). 
  5. ^ Bien que les travaux de John Money soient aujourd'hui controversés, en raison notamment de l'échec de la réattribution sexuelle de Bruce Reimer et de ses présupposés culturalistes, il revient à ce professeur américain d'avoir doté la théorie du genre de la grammaire de ses concepts, dans une optique qui se voulait scientifique. Voy. J. Money et A. Ehrardt, "Man & woman, boy & girl", Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1972 et notre "Loi du genre", Belles Lettres, 2015, 9s. 
  6. ^ S.M. Okin, "Women in Western Political Thought", Londres, Virago, 1980. 
  7. ^ M. Nussbaum, "Women and Human Development: The Capabilities Approach", New York, Cambridge University Press, 2000. 
  8. ^ N. Wolf, "The Beauty Myth", New York, Harper, 2002 (publié en 1991). 
  9. ^ J. Hampton, "The Case for Feminism", The Liberation Debate: Rights at Issue, sous la dir. de T. Leahy et D. Cohn-Sherbok, Londres, Routledge, 1996.
  10. ^ Il ne s’agit par ce néologisme, on l’aura compris, que de faire pendant au terme “féministe”. Le terme se lit ainsi dans un sens purement descriptif, en regard de celui de féministe, et neutre sur le plan des valeurs. On parle généralement en anglais de queer theory (à distinguer du lesbian feminism, antécédent et souvent moins construit sur le plan théorique : voir A. Stein, “Sisters and Queers: the Decentering of Lesbian Feminism.”, Socialist Review, n°22.1, janvier 1992, 33-55). 
  11. ^ Sur le mode de l'impératif hypothétique kantien : si l'on veut atteindre tel résultat (par exemple, mettre un terme aux discriminations observées), alors il convient de mettre en œuvre tel ensemble de normes. 
  12. ^ Il n'est évidemment pas possible de rendre compte ici de l'histoire ou de l'actualité du féminisme dans ses différents courants. Pour une synthèse du sujet : M. Riot-Sarcey, "Histoire du féminisme", Paris, La découverte, 2015. 
  13. ^ S. Agacinski, "Femmes entre sexe et genre", Paris, Seuil, 2012.
  14. ^ "Baas in eigen buik", selon la célèbre formule de la féministe néerlandaise Dolle Mina.
  15. ^ E. Badinter, "Fausse route", Paris, Odile Jacob, 99. 
  16. ^ C'est le diagnostic de "fin du patriarcat" que posait en 2003 Elisabeth Badinter, dans "Fausse route", 11. Plus récemment, E. Bastié, "Adieu Mademoiselle — La défaite des femmes", Paris, Cerf, 2016, soutient que cette victoire du féminisme est aujourd'hui menacée par l'influence de la théologie islamique en Europe, et par la branche homosexualiste du genre qui repose sur la négation de la catégorie "femme" (cfr. infra) et porte des revendications, telles la gestation pour autrui (GPA) qui paraissent la négation des revendications féministes historiques. 
  17. ^ R. Abbey, "The Return of Feminist Liberalism", Durham, Acumen, 2011, 55s. 
  18. ^ Voy. notre synthèse des discriminations alléguées dans "La loi du genre", Paris, Les Belles Lettres, 2015. 
  19. ^ Les travaux de Simon Baron-Cohen explorent ce facteur explicatif. Voy. par exemple "The Essential Difference: Male And Female Brains And The Truth About Autism", Cambridge, Basic Books, 2004.
  20. ^ M. Hines, "Do sex differences in cognition cause the shortage of women in science?", "Why aren't more women in science? Top researchers debate the evidence", sous la dir. de S. Ceci et W. Williams, Washington, American Psychological Association, 2006, 101-112. 
  21. ^ J.C. Anscombre, « La sémantique française au XXe siècle: de la théorie de la référence à la théorie des stéréotypes »,  J.F. Corcuera, M. Djian, A. Gaspar (éds.), "La linguistique française. Bilan et perspectives à la fin du XXe siècle", Zaragoza (Saragosse), Presses de l'Université de Zaragoza, 1994. 
  22. ^ C. Fine, "Delusions of Gender", Londres, Icon Books, 2011, 289s.
  23. ^ K. Popper, "La logique de la découverte scientifique", trad. de l'anglais par N. Thyssen-Rutten et Ph. Devaux, Paris, Payot, 2007. Rappelons que le critère de réfutabilité s'applique aux sciences humaines comme aux sciences exactes. Bien que susceptible de discussion rationnelle, une théorie non réfutable se situe en dehors du champ de la science (voy. également, du même auteur, "La connaissance objective", trad. de l'anglais par J.-J. Rosat, Paris, Aubier, 1991, 83s.). 
  24. ^ Cette dernière phrase est, pour l'essentiel, empruntée à Karl Popper. Nous avons indiqué "théorie féministe des stéréotypes" au lieu de "théories psychanalytiques de Freud, d'Adler ou de Jung" : "La connaissance objective", 91, n.1. 
  25. ^ Ce refus est bien mis en lumière par R. Abbey (encore que tel n'ait pas été son objectif) dans son excellente synthèse "The Return of Feminist Liberalism", par exemple lorsqu'elle constate que S.M. Okin, M. Nussbaum et J. Hampton concèdent que "there might be some natural differences between men and women" (sic) mais que ces auteurs hésitent à leur accorder la moindre valeur explicative ou normative (deux réalités au demeurant fort différentes) : page 190. Voy. aussi les pages 179 et 56s.
  26. ^ D. Hume, "Traité de la nature humaine", trad. par A. Leroy, t. II, Paris, Aubier, 1946, 585-586. 
  27. ^ H. Kelsen, "Théorie pure du droit", Bruylant et L.G.D.J., 1999, 14 et "Théorie générale des normes", Paris, PUF, 1996, 71 et 109. 
  28. ^ La queer theory ne se réduit pas plus à Butler que celle-ci ne l'a fondée; citons, parmi d'autres, Jack Halberstam, Eve Kosofsky Sedgwick, Adrienne Rich, David Halperin, Diana Fuss, Lauren Berlant, Lee Edelman, Leo Bersani, José Esteban Muñoz. Toutefois l'œuvre de Butler nous paraît à la fois la plus aboutie sur le plan théorique, et la plus influente. Sur la généalogie de la queer theory : W.B. Turner, "A genealogy of queer theory", Philadelphia, Temple University Press, 2000. 
  29. ^ J. Butler, "Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity", New York, Routledge, 1990, trad. "Trouble dans le genre", de l’anglais par C. Kraus, Paris, La Découverte, 2005. 
  30. ^ Butler y reviendra longuement dans la préface ajoutée en 1999, voy. "Trouble dans le genre", 31 et 38s. : ce livre, explique-t-elle, "est le 'produit intérieur' d'une culture gaie et lesbienne sur la côte est des Etats-Unis dans laquelle j'ai vécu pendant quatorze ans avant de l'écrire." Butler évoque la "crise ontologique", la terreur et l'angoisse de "devenir gai ou lesbienne". 
  31. ^ J. Butler, "Trouble dans le genre", 36. 
  32. ^ Voy. notre "De la violence de genre à la négation du droit", Bruxelles, Texquis, 2013.
  33. ^ Postuler une "femelle naturelle ou biologique" avant d'envisager sa transformation en " 'femme' sociale" (les italiques qui cernent la femme sont de Butler), comme le fait par exemple Lévi-Strauss, est faux : J. Butler, "Trouble dans le genre", 116. 
  34. ^ J. Butler, "Trouble dans le genre", 272 : "Le 'réel' et les 'faits sexuels' sont des constructions fantasmatiques — des illusions de substance (...)." C'est le langage qui produit lui-même le "sexe" — les guillemets sont de Butler — comme une construction fictive (page 54); la sexualité produit "le sexe" comme un concept artificiel qui reproduit et assimile des relations de pouvoir (page 196); "ce que l'on appelle 'sexe' est une construction culturelle au même titre que le genre" (page 69), etc. Dans un ouvrage postérieur, "Bodies That Matter: On the Discursive Limits of "Sex", New York, Routledge, publié en 1993, Butler expliquera page 29 que le corps, plus généralement la matière, est "intégralement (fully) sédimenté" par le langage. Ce qui revient mêmement à lui dénier toute possibilité d'autonomie par rapport au langage (et n'est d'ailleurs que la reprise d'expressions formulées dès "Gender Trouble", ainsi du "champ sédimenté et réifié de la 'réalité' de genre", les italiques qui cernent la réalité sont de Butler, "Trouble dans le genre", 46). 
  35. ^ Ce rejet catégorique de la binarité sexuelle prétendument naturelle est ce qui conduit Butler à contester la pertinence de la catégorie "femme" — et ce qui nous interdit de voir dans le butlérisme un féminisme : voyez en ce sens S. Agacinski, op. cit., 10, qui parle très justement de "subversion du féminisme". Qualifier de féministe un auteur qui conteste la pertinence de la catégorie "femme" est un abus de langage. Il est surprenant de constater qu'un grand nombre de féministes du genre ne semblent pas conscientes de cette tension. Des féministes du genre telles que Luce Irigaray, en revanche, ne s'y sont pas trompées, qui écrit : "L'espèce humaine est divisée en deux genres qui en assurent la production et la reproduction. Vouloir supprimer la différence sexuelle, c'est appeler un génocide plus radical que tout ce qui a pu exister comme destruction dans l'Histoire" : "Je, tu nous", Paris, Grasset, 1990, 10. Des auteurs lesbiennes telles que A. Stein sont également conscientes de ce défi théorique des queer studies (op. cit.). 
  36. ^ J. Butler, "Trouble dans le genre", 78, 87. 
  37. ^ J. Butler, "Trouble dans le genre", 53.
  38. ^ J. Butler, "Trouble dans le genre", 196. 
  39. ^ Seulement langagière, car nous n'avons pas façonné notre langage : J. Butler, "Trouble dans le genre", 106. Le statut de cette limite langagière, dans l'œuvre de Butler, est problématique. D'une part, Butler soutient que le langage est notre seul accès à la réalité (cfr. supra). De l'autre, elle estime que nous ne pouvons nous soustraire à la domination culturelle hétéronormée et phallogocentrée du langage que par des pratiques, des expériences concrètes, notamment sexuelles et de l'ordre de la parodie ("Trouble dans le genre", 107, et note 62). Mais quel est le statut de ces "pratiques", par hypothèses non langagières, si le langage est notre seul accès à la réalité ? Sont-elles hors la réalité ? Comment concevoir que ces pratiques puissent en quelque façon rétroagir sur le langage, ou sur la réalité ? 
  40. ^ Il est intéressant de constater que, par d'autres voies de raisonnement, Anne Fausto-Sterling, qui est biologiste de formation, aboutit au même résultat, celui d'une multiplication "extrême" des sexes, "sans limite à l'imagination" : A. Fausto-Sterling, "Les cinq sexes", Paris, Payot, 2013. 
  41. ^ Dans les termes du Socrate de Platon : "les choses ont elles-mêmes une certaine réalité stable qui leur appartient et qui n'est pas relative à nous." : Platon, "Cratyle", trad. C. Dalimier, Paris, Flammarion, 1998, 386d-386e. On consultera utilement, sur les termes fondamentaux de ce débat deux fois millénaire, le remarquable chapitre que leur consacre J.-M. Benoist dans "La révolution structurale", Paris, Denoël/Gonthier, 1980, chapitre III, 97s. 
  42. ^ Que Butler fasse droit, dans d'autres domaines que le sexe, à certains facteurs biologiques (voy. par exemple "Trouble dans le genre", 255), atteste de la difficulté à soutenir cet idéalisme jusqu'au bout ; de même que son insistance sur les interventions chirurgicales transgenres ("Trouble dans le genre", 49), dont on est en droit d'interroger la pertinence si le sexe est une construction fantasmatique et une illusion de substance. Nous discutons ces difficultés inhérentes au butlérisme dans notre "De la violence de genre à la négation du droit", op. cit. Voy. également S. Agacinski, 127. 
  43. ^ K. Popper, "La connaissance objective", 92s. 
  44. ^ Saladin d'Anglure, “Hermaphrodisme, lubricité et travestissement, ou les tragiques malentendus sur la sexualité et le genre dans les relations entre Occidentaux, Inuit et Amérindiens”, "Eros et tabou", ss la dir. de G. Havard et F. Laugrand, Québec, Septentrion, 2014, 284-319 et “Du fœtus au chamane, la construction d’un troisième sexe inuit”, "Études Inuit Studies", 10, 1986, 25-113. 
  45. ^ Bundesministerium der Justiz und für Verbraucherschutz (Allemagne), Personenstandsgesetz (PStG), § 22 Fehlende Angaben, http://www.gesetze-im-internet.de/pstg/__22.html. 
  46. ^ Sur l'intersexualité, B. Saladin d'Anglure nous montre la voie que devrait suivre la théorie du genre pour renouer avec la science de son objet. Ses travaux sur le sujet sont à comparer avec ceux de J. Butler et A. Fausto-Sterling qui n'envisagent l'intersexualité qu'en tant que preuve de la fausseté du classement binaire des sexes (J. Butler, "Undoing Gender", 65; A. Fausto Sterling, "Les cinq sexes", 49s. Dans le cas de Butler cette "preuve" tirée de la biologie est d'ailleurs paradoxale si, comme elle soutient, le sexe est une construction fantasmatique et une illusion de substance). Conclure de la réalité intersexuelle à l’arbitraire de la distinction biologique entre hommes et femmes est pourtant une erreur de raisonnement. Il n’existe aucune distinction, en biologie humaine ou animale, qui prétende à la pureté des mathématiques. Qu’il existe des zones grises, d’indétermination au sens strict, est insuffisant à remettre en cause la pertinence de la distinction biologique des hommes et des femmes, particulièrement sur le pied d’un phénomène — l’intersexualité — qui se situe statistiquement à la marge de la réalité sexuelle (vraisemblablement une naissance sur mille, et non quarante sur mille comme l'avait initialement soutenu A. Fausto Sterling : "Les cinq sexes", 76). 
  47. ^ Conseil de l'Europe, Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, Istanbul, 11 mai 2011. 
  48. ^ Loi organique 1/2004, du 28 décembre, relative aux mesures de protection intégrale contre la violence de genre. 
  49. ^ Loi n°2010-769 du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein des couples et aux incidences de ces dernières sur les enfants. 
  50. ^ E. Badinter, 31s. 
A propos de l’auteur Drieu Godefridi Philosophiae Doctor (Sorbonne), juriste (universités de Louvain & Bruxelles) — Article à citer comme: Drieu Godefridi, "Science et ‘nescience’ du genre", Arguments — Revue européenne de science, vol. 2, n°1, printemps 2017, http://revue-arguments.com/articles/index.php?id=33.